Journal de bordNos infirmiers-ères mobiles en télémédecine partagent leur expérience du terrain

24H CHRONO
Vis ma vie d’infirmière en télémédecine

par GwenaëlleMai 2021

Infirmière en télémédecine, c’est quoi au juste ? Quel est ce nouveau job dont on n’a jamais trop entendu parler ? Voici ma petite chronique de vie. 24h que je vous partage au cours d’une journée de dépistage otologique dans l’Eure. Pour y voir un peu plus clair.
8h. Je me mets au volant de ma 208 gris rosée (je sais, c’est kitch.). J’ai de la route, souvent presque une heure. Ça aurait pu être lassant, mais ça l’est beaucoup moins que le trajet maison-intermarché-maison qui ne dure pourtant que 6 minutes 30…Comme chaque jour, c’est le début de ma petite aventure. Nouvelle destination, nouvelle route, nouveaux radars. (je n’ai jamais eu autant de courrier des Trésors Publics).
9h. Comme chaque matin, je cherche la porte, et/ou la sonnette et/ou un numéro de téléphone pour entrer dans l’Ehpad du jour. Toujours un petit moment de solitude.Bonjour! Je m’inscris sur le cahier, on prend ma température. 35°C. (je vous rappelle que j’ai cherché la porte…) On appelle le cadre de santé. “L’infirmière toktok est arrivée”. Adieu, crédibilité. Je suis reçue, parfois très rapidement, parfois un peu moins, voire pas du tout. Je reste deux minutes en moyenne, durant lesquelles le téléphone a sonné six fois, 3 arrêts de travail se sont empilés sur le bureau, et l'ascenseur vient de tomber en panne. “Ne vous inquiétez pas je me débrouille !”. Grande expiration. Oh, soulagement.
Cette petite phrase anodine, c’est le graal. Dans ces Ehpad, chacun court comme il peut derrière ce qu’on ne rattrape jamais : le temps. Alors j'évite à tout prix d’en faire perdre. Je présente le déroulement de la journée et je précise concrètement mon action. On me remet souvent un petit dossier avec la liste des patients. Un plan des locaux. Et on m’a préparé un petit chariot qu’on prend soin de nettoyer pour moi. Les deux minutes sont passées.
9h30. Je ne suis pas déjà passée par là ? Ça fait 8 fois que je dis bonjour à la même personne. Avec un grand sourire, mais il n’y a que mon masque qui le voit, de l'intérieur. Je me présente à vous, infirmières, aides soignantes, ASH, chaque fois que je vous croise. C’est aussi ma manière de vous montrer que je suis impliquée à vos côtés. Que vous n’êtes pas ignorées, loin de là. Vous faites un boulot incroyable, mais tellement harassant. Je vous admire. Alors je fais au mieux pour ne pas rendre votre journée encore plus compliquée.
Parfois, vous m'interpellez. Vous vous excusez d’être curieuses. Je vous rassure, nous sommes des femmes, c’est une question d’ADN. Je prends bien sûr le temps de vous expliquer le sens de cette campagne. Le fonctionnement de l’otoscope. Oui, on voit bien hein. Oui c’est moche le cérumen. J’en ai plein ma bibliothèque photos, je ne les regarde jamais avant de dormir. Ça vous pose question. Je vous explique brièvement les conséquences de ces pathologies du conduit auditif. Vous essayez de faire des lavages d’oreilles, de temps en temps. Quand on vous le demande. Quand vous avez cinq minutes. Rarement. Vous êtes contentes de ce partage. Moi aussi.
Parfois, vous m’ignorez. Vous n’avez pas le temps, et pas l’envie de parler. Je vous comprends. Je défends ardemment la cause animale, mais je sais que vous avez d’autres chats à fouetter…Parfois, vous m’accompagnez. Vous savez que je ne sortirai peut-être jamais indemne de la chambre 108. Et que ça ne sera pas simple d’accéder à l’oreille de cette dame qui peine à tourner la tête. Vous m’aidez à trouver le Monsieur de la chambre 12 que je cherche depuis ce matin, parti arpenter tranquillement les longs couloirs de l’établissement. Vous les connaissez bien. Vous savez comment leur parler. Comment les mobiliser. Cette attention que vous avez souvent eu envers moi me va droit au cœur. Merci infiniment. Vous me dites que vous êtes contentes qu’une telle action soit menée pour les résidents. Vous êtes conscientes qu’il y en a besoin, et qu’il faut prodiguer ces soins pour leur bien-être. Vous me demandez souvent si je reviendrai, pour que tout le monde puisse bénéficier de cette opportunité. Vous êtes l’empathie même. C’est beau.
Je fais un brainstorming avec moi-même.
Vous et moi, sommes embarquées dans le même navire. Nos priorités sont les mêmes. Mais je le sais, je suis une privilégiée. Je dispose de ce temps que vous n’avez pas. J’ai cette liberté qui se fait rare dans le monde de la santé, et je ne suis pas dans le désarroi de constater que rien ne parvient à s’achever dans des journées toujours trop courtes. Je ne suis pas dans l’ombre des 128 casquettes que l’on doit mettre sur la tête lorsque l’on est infirmier.
Alors aujourd’hui, je vais vous aider à ma manière. En vous déchargeant de cette action si importante que vous avez rarement le temps de faire. En vous faisant parvenir directement les ordonnances, ce qui vous incitera à réaliser les soins sans que vous n’ayez à l’organiser. En faisant des petites choses que vous n’aurez pas à faire. Finir une toilette, ouvrir une bouteille d’eau, composer un numéro de téléphone, trouver un stylo... C’est ma petite pierre à l’édifice, que vous construisez chaque jour. Parce que demain, vous, vous serez là. Vous retrouverez les problématiques que vous avez tenté de laisser entre ces murs la veille. Et parce que demain, moi je serai ailleurs. Je n’emporterai avec moi que le souvenir de cette journée, et je réfléchirai. (contre toute attente, ça peut m’arriver). Comment faire un peu plus, comment faire encore mieux. Pour vous, pour eux !
Oui, eux.
Ces personnes, plus ou moins âgées, plus ou moins autonomes, plus ou moins heureuses. Venues par volonté ou par obligation. Continuant de vivre ou tentant de survivre. Parfois seules, parfois bien entourées. Ces personnes qui cultivent le souvenir de dizaines d’années d’existence dans cette petite chambre. Leur chez eux. Leur repère. Dans lequel je rentre en prenant soin de ne pas violer cette intimité qui se fait souvent rare.
Parfois, vous affichez un large sourire. De la visite ! Formidable ! Et si en plus on vient vous faire un shooting particulier, même de vos oreilles, vous êtes aux anges. Allez, parlez moi un peu de vous. A commencer par vos oreilles. Vous en avez déjà tout un rayon à ce sujet. Vos oreilles, c’est déjà un morceau de votre histoire. Vous me racontez pourquoi elles n’entendent plus, pourquoi les tympans sont percés, pourquoi elles sont “mortes”, comme vous le dites souvent. Mais c’est aussi votre présent. Elles vous sont indispensables. Parce que le téléphone est le seul moyen qui vous relie à vos proches, parce que les repas sont les seuls moments d’échanges qui rythment vos journées, parce que les conseils donnés par les équipes soignantes sont le seul moyen de préserver votre santé et votre confort. Parce que votre autonomie est votre seule liberté. Alors oui, vos oreilles, vous êtes ravis qu’on les regarde. Et impatients qu’on les soigne.
Parfois, vous vous méfiez. D’ailleurs, vous ne me regardez même pas (je vous comprends). Vous êtes fixés sur mon outillage qui vous intrigue. Je vous explique. Ça vous étonne. “Ça ne va pas faire mal”. Ça vous rassure. Vous me tendez l’oreille. Je tends la mienne en retour. Et tout le monde est content.
Parfois, vous refusez. “Laissez moi tranquille”. C’est parfois formulé avec un tel désarroi. Vous vous tournez dans votre lit, et fermez les yeux. “Allez vous en”. Je m’en vais. Non sans un pincement au cœur.
14h. J’ai une petite croix devant chaque nom de ma liste. 30, en moyenne. Dont plus de la moitié souffre d’une pathologie du conduit auditif. Et encore plus qui souffrent de surdité. 7500 pas. 118 photos de plus dans ma collection. Des dizaines de petits bavardages. Des équipes sensibilisées. Bref. Une action qui n’aura pas été inutile.
Ça a parfois été très simple, parfois plus fastidieux, toujours enrichissant. Pour moi, la partie la plus concrète est terminée. Pour les équipes, ce sera plus parlant dans quelques jours, à la réception des comptes rendus.
Je cherche la sortie (on ne s’en sortira jamais). Je remonte dans ma 208 gris rosée (j’insiste !). Je suis contente de cette journée, ça me donne bien envie de laisser 45 euros à quelqu’un. Ah, chouette, on dirait que j’ai été entendue….(je pense que je dois sourire sur la photo).
Voilà. J’entame le travail de l’ombre, là où tout le monde pense qu’à 15h je vais me mettre les pieds en l’air devant un replay de top chef avec un pot de Haagen Dazs. Il n’en est rien. Promis. C’est le moment de finaliser la campagne du jour, et de préparer les prochaines. L’heure est à la réactivité. De la prise de contact aux comptes rendus transmis, montrons aux équipes qu'elles ont raison de nous faire confiance. Que TokTokDoc ne se résume pas à une infirmière qui se paume dans les couloirs d’un Ehpad en tenant son plan à l’envers.
Il y a toute une équipe derrière tout ça, que personne ne voit.
Il y a ces autres infirmiers en télémédecine qui se forment, travaillent dur et œuvrent chaque jour pour la cause humaine. Il y a ces médecins, qui nous font confiance, qui s’adaptent aussi à nos difficultés, pardonnent nos étourderies et donnent de leur temps pour faciliter l’accès aux soins au plus grand nombre. Il y a tout le personnel non médical, qui orchestre, organise, développe, répare, facilite, améliore chacune de nos actions pour que tout cela soit possible. Tournée vers le même objectif, celui de l’humain avant tout.
Toute une équipe qui, elle aussi, est à notre écoute. D’où l’importance de bien entendre.

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