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Sommes-nous en train de laisser de côté ceux qui ont le plus besoin de la télémédecine ?

Dan Grünstein
Directeur général de TokTokDoc

26.05.2021


La pandémie de COVID-19 a définitivement fait entrer la télémédecine dans les mœurs et dans les esprits, à vitesse grand V. Sa déclinaison la plus répandue, la téléconsultation, est passée de 40 000 actes en février 2020 à 4,5 millions en avril au cœur du confinement. En août on en comptait environ 150 000 chaque semaine - contre 10 000 en 2019.
L’histoire que nous sommes collectivement en train de nous raconter est cependant bien plus complexe. Et les 19 millions de téléconsultations remboursées par l’assurance maladie en 2020 ressemblent à bien y regarder à la forêt qui cache l’arbre.

Les personnes fragiles, oubliées de la télémédecine


Seul un patient téléconsultant sur 5 a plus de 70 ans. 83% des téléconsultations facturées sont effectuées par des médecins généralistes. Selon la CNAM, derrière les généralistes, les premiers spécialistes ayant recours à la téléconsultation sont les psychiatres, les pédiatres, et les gynécologues.
La téléconsultation est donc encore très éloignée des personnes âgées et de leurs besoins en spécialités - quand bien même elles sont celles à qui la télémédecine pourrait bénéficier le plus.
Parmi elles, les résidents en établissement et notamment en EHPAD sont particulièrement exposés. Leur déplacement en cabinet ou à l’hôpital est difficile et coûteux. 66% ont besoin d’aide pour se lever, se coucher, s'asseoir. 75% pour se déplacer. 86% pour s’habiller. Ce qui donne une idée du stress induit pour les patients, et la logistique requise de la part des personnels soignants.

Le « one-size-fits-all » ne peut pas être la règle dans le soin


Il est normal que, face à l’urgence sanitaire, les solutions de télésoin développées l’aient été pour toucher en priorité le plus grand nombre. La « standardisation » d’un modèle de téléconsultation effectuée seul devant un écran avec son généraliste a permis d’organiser rapidement et à grande échelle une réponse face à la COVID-19. En revanche, elle a laissé de côté les situations complexes.
4 millions de seniors en perte d’autonomie sont attendus en 2050. Parmi celles et ceux vivant en établissements, 59 % sont très dépendant(e)s (classé(e)s avec un groupe iso-ressources (GIR) 1 ou 2). Pour ces personnes, la téléconsultation doit être accompagnée et les indications doivent être élargies à d’autres spécialités. La priorité et les moyens donnés, dans un contexte d’urgence, à un certain modèle de télémédecine sous forme de « téléconsultation autonome » a fracturé l’égalité devant le soin.
Cette télémédecine accompagnée demande une véritable innovation organisationnelle et non uniquement technique. C’est pourquoi TokTokDoc propose une télémédecine adaptée au secteur médico-social avec sa Policlinique Mobile, qui conjugue une technologie portable et un renfort en soignants, dans le cadre d’une expérimentation au titre de l’article 51 de la PLSS 2018.

La télémédecine en établissements est un immense chantier


On le sait, les établissements manquent cruellement de moyens humains : difficultés de recrutement, turn-over important des équipes, besoin de formation... Les systèmes d’information (SI) y sont aussi très hétérogènes. La maturité technique y est globalement faible, surtout concentrée sur les métiers administratifs et de gestion,loin du soin.
Et quand une solution technologique adaptée est choisie, les établissements se heurtent à d’autres difficultés. Les médecins libéraux, déjà utilisateurs de solutions de téléconsultations « grand public » (notamment proposées par des logiciels propriétaires de gestion de cabinet), doivent pour les rejoindre se former à une nouvelle interface. Côté hospitalier, les plates-formes de télémédecine (une vingtaine en France) développées dès 2010 par les Groupement régionaux d’appui au développement de la e-santé (GRADeS) restent encore la norme.
Autrement dit : il faut non seulement trouver le bon outil mais en plus pouvoir le faire fonctionner avec ceux des médecins...

Faire tomber les murs digitaux


Le morcellement des offres rend donc les usages complexes. La question de l’interopérabilité a été pointée par le ministère comme un frein majeur à la croissance fluide de la télémédecine pour tous lors de la présentation de la feuille de route du numérique en santé en 2019. L’outil convergence porté par la doctrine du numérique en santé est un premier pas vers la transparence et le partage des efforts entre institutions et acteurs privés.
L’urgence sanitaire, la rentabilité recherchée par certains acteurs privés et la poursuite d’économies d'échelle sont en train de privilégier une téléconsultation directe et simpliste au service de la majorité plutôt qu’une télémédecine ergonomique et parfois accompagnée pour tous. Il est temps de reconnaître et se confronter aux enjeux de la télémédecine plutôt que les gommer au nom du seul objectif économique. Et de mesurer son impact autrement que par un nombre d’actes brut.
Il faut pour cela maintenir une volonté publique forte. Sous peine de renoncer à l’interopérabilité au profit de compatibilités éphémères négociées de gré à gré. En un mot : reconnaître que la complexité du soin ne se dissout pas dans la technologie.

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