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Libérer les « assignés »

Dan Grünstein
Directeur général de TokTokDoc

04.05.2022


Les mots sont durs. Ils sont récents. Et ils sont de la Cour des Comptes. « Absence d’une véritable politique ». « Insuffisance des outils de pilotage et de programmation ». Reprise en main « le plus rapidement possible » sous la forme « d'une politique nationale en concertation avec les collectivités territoriales », mais aussi et surtout, d'une obligation de se donner « les moyens d'un financement pérenne ». En résumé : « des réformes et des réorganisations nécessaires pour une efficience accrue ».
La Cour des Comptes ne parle pas de santé... mais de l’entretien des routes françaises. Et des dangers liés à un désengagement de l'État en faveur des communes et des départements qui ne disposent pas toujours des budgets nécessaires au bon entretien des réseaux. Cela éveille quelques échos en vous ? Chez nous aussi.

La France des « assignés »


Il n’y a donc pas que dans le domaine de la santé que la machine de l’État et de sa décentralisation semble grippée. La Cour des Comptes recommande notamment de mieux « suivre la qualité du service perçue par les usagers » pour détecter les signaux d’alarme. Or sur la santé, ces indicateurs ne manquent pas.
Deux Français sur trois ont reporté ou renoncé à des soins, pour raisons financières ou faute de médecins disponibles. Un renoncement au soin particulièrement marqué chez les foyers les plus pauvres. 17% se sont rendus aux urgences par défaut. Un taux qui grimpe à 24% chez les personnes atteintes de maladies chroniques, et à 31% parmi celles en situation de handicap. Il faut compter de 2 à 3 mois pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste, des délais rallongés de 20 à 100% au sein des populations rurales.

Personnes précaires, rurales, atteintes de maladies chroniques, en situation de handicap, en perte d’autonomie : les facteurs d’exclusion de la santé se multiplient donc, voire se cumulent. L’enquête annuelle
« Baromètre des Territoires » menée par Elabe leur a même donné un nom : les « Assignés ». 25% de la population « bloquée géographiquement et socialement », qui subissent de plein fouet les inégalités sociales et territoriales. Avec à la clé un quotidien sous contrainte constante.

Perte de confiance en l’État


Les 3/4 ont renoncé à des soins médicaux l’année écoulée. 97% estiment que la société est injuste, 78% que la réussite sociale est jouée d'avance et 92% sont pessimistes sur l'avenir de la société française. Bref : le tissu social n’est pour eux qu’une lointaine étoffe.
Difficile de ne pas déceler dans ces fractures les échos des débats électoraux que nous traversons. Qu’il s’agisse de route, de santé ou... d’éducation :
78% des Français sont inquiets quand ils pensent à l’avenir de l’école, et 54% n’ont plus confiance en elle pour réduire les inégalités. La Cour des Comptes voulait des indicateurs issus des territoires, la voilà servie.

C’est un tableau d’abandon qui se dessine. Parmi les 5 millions de Français encore non vaccinés on trouve des personnes vivant seules, handicapées, parfois sans proches, dans des zones rurales, des déserts médicaux, sans médecin traitant, avec peu d’aide et de visite…
Près de 500 000 ont plus de 80 ans et sont donc particulièrement à risque. Le plus inquiétant étant l’impuissance perçue dans l’action publique, qui de numéros verts en démarches d’« aller vers » semble à demi-mot reconnaître son incapacité à atteindre ces populations sur un sujet aussi crucial que la santé non seulement individuelle mais collective.

Reprendre la main


Alors, devons-nous renoncer à proposer un avenir désirable ? La campagne des Petits Frères des Pauvres, dont est tirée l’illustration de cet article, nous invite à nous y refuser. La recherche de souplesse et d'économie, aussi nécessaire qu’elle soit, ne signifie pas un désengagement aveugle mais une déconcentration maîtrisée. Il s’agit de créer les conditions (règlementaires / législatives / financières) pour que d'autres organisations émergent et étendent l'action collective là où l’État ne va plus assez.
Les changements induits peuvent être spectaculaires, comme le montre une récente étude américaine. L’accès à ne serait-ce qu’une consultation avec un spécialiste dans l’année réduit de plus de 15% le nombre d’hospitalisation et la mortalité des personnes atteintes d’une maladie chronique. L’accès au soin, pour parler de ce que nous connaissons le mieux, recèle des effets de levier énormes, si on lui donne les moyens et le cadre d’être déployé au plus près de celles et ceux qui en ont besoin.
Mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de demies-mesures. Un appel à candidature récent publié par une ARS propose de financer « la moitié de la première année d’une infirmière en pratique avancée (IPA) mutualisée entre 5 à 10 établissements », et charge à eux de s’engager à la pérenniser ensuite. Un pas dans la bonne direction (proximité, territorialité, mutualisation, population fragile, ressource infirmière...) mais qui paraît menu.
Faire passer ce type de dispositif à l'échelle et dans la durée signifierait créer un type d'établissement « hors-les-murs », embarquant non pas une mais plusieurs infirmières mobiles appuyées par la télémédecine et une équipe support (chefferie de projet, secrétariat, logiciel, matériel) capable de se déployer à l'échelle dans les territoires et auprès des populations assignées. Bonne nouvelle : une telle expérimentation existe déjà, testée avec succès auprès de 1370 patients sur 17 établissements et 3 bassins de santé. Ne lui manque qu'un cadre pérenne.

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