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‌Peut-on vraiment désincarner la médecine ?

Dan Grünstein
Directeur général de TokTokDoc

13.07.2022


Le CEO d’Omada Health, une entreprise de santé digitale américaine, s’est livré à un exercice intéressant. L’enjeu était de quantifier la part des actes de santé théoriquement réalisables en télémédecine. Les équipes d’Omada ont donc parcouru les 9 523 activités codées dans la classification CPT de l’American Medical Association (Current Procedural Terminology, sorte d’équivalent de notre Classification Commune des Actes Médicaux - CCAM) et leur ont appliqué un « modèle de faisabilité à distance » maison.
Le résultat ? Pour une personne donnée, 28% des actes seraient réalisables en télémédecine. De l’autre côté du miroir, 24% du total des actes remplirait les mêmes conditions. L’exercice est évidemment très simplificateur, et reconnu comme tel. Mais il est intéressant. Il nous dit que même en conditions abstraites, quand on ne réfléchit qu’à la technicité du soin,
l’interaction physique est largement nécessaire - ici au minimum dans les 3/4 des cas.

Changer le patient... ou le système ?


Ce chiffre est mesuré, on l’a dit, sans prendre en compte les contraintes liées au parcours, au contexte, et surtout au patient concerné : autonomie, état de santé, capacité à se déplacer, aisance numérique, rapport au soin, etc. C’est-à-dire en pensant uniquement à l’offre, et pas à la demande. Car en intégrant ces contraintes (dans lesquelles TokTokDoc s’est spécialisé), les choses se compliquent. J’ai parlé ailleurs des fractures territoriales. On peut aussi insister ici, avec la Caisse des Dépôts, sur la fracture numérique : 13 millions d’adultes en difficulté, sans compter les personnes en situation de handicap ni les plus jeunes.
Or c’est comme si tous ces facteurs étaient gommés dans les discours récents où on souligne la responsabilité individuelle de chacun sur sa santé (notamment pour ne pas « encombrer les urgences ») sans vraiment lui donner de moyens. Ce serait au patient de savoir quand aller chez le médecin (la fameuse
« bobologie »). À lui de se tourner vers les bornes de consultation prévues aux urgences pour l’été. Et puis aussi à elle d’estimer si sa pratique sportive nécessite un certificat médical ou pas.

Auto-diagnostic, auto-orientation, voilà qui risque souvent de tourner à l’auto-censure quand le recours au soin devient trop cher ou trop compliqué. Est-ce comme cela que nous souhaitons régler la crise du temps médical ? En forçant la demande à trouver ses solutions toute seule ? C’est un cercle vicieux, car celles et ceux qui sont éloignés du soin le seront encore plus. Et accroître le renoncement au soin a des effets de santé publique délétère à court et long terme.

Remettre de l’humain dans la machine


Les mots sont de Claire Hédon, la Défenseure des droits, qui vient de remettre son rapport 2021. Ses services y ont recueilli un record de réclamations, avec quasiment 115 000 sollicitations. Elle y pointe que « la transformation numérique doit s’accompagner du maintien d’un lien humain ». Et un peu plus loin : « à l’heure où les guichets se raréfient dans les services publics, où les bornes automatiques se multiplient, où les conseillers téléphoniques deviennent des répondeurs musicaux, la possibilité d’être écouté et pris en considération semble parfois un privilège. »
Faire en sorte que les services publics retournent au contact des usagers, et parmi eux la santé, vers les publics les plus vulnérables, notamment en EHPAD. Rue89 est allé voir près de chez nous, dans les rues de Mulhouse, et en a ramené un tableau sincère et glaçant. Des patients qui se lèvent aux aurores pour faire la queue dans le froid et obtenir une consultation. Presque 10% de personnes qui ne trouvent pas de médecins traitants selon l’ORS. Conséquences : un plus fort taux de maladies chroniques et une espérance de vie moindre.
Face à ce besoin d’humain, la multiplication des cabines autonomes ne concerne qu’une partie des besoins. Et elle peine encore à s’inscrire dans une logique coordonnée. Autonomes, ces dispositifs semblent l’être beaucoup plus que les patients qu’ils sont censés accueillir. le CNOM s’alarme d’implantations « irraisonnées », faisant intervenir des généralistes hors du territoire et mettant à mal les efforts d’exercice coordonnés. Des points que la Policlinique Mobile TokTokDoc respecte scrupuleusement dans les EHPAD où elle intervient, preuve qu’une autre télémédecine au service des plus fragiles est possible.

Résoudre la crise plutôt que la repousser


C’est grâce à une médecine hybride, mêlant l’expertise distancielle des médecins à la présence physique d’un soignant au chevet du patient, qu’une politique de santé publique qui « va vers » peut être développée. Dans le cas de la Policlinique Mobile, ce sont nos infirmières mobiles de télémédecine qui portent la coordination et font le lien. Permettant d’économiser la ressource médicale tout en augmentant le soin apporté.

D’un point de vue purement économique, les populations les plus éloignées du soin sont celles qui sont vouées tôt ou tard à coûter le plus cher. Le cabinet Deloitte
vient d’estimer le coût de cette inaccessibilité à 320 milliards de dollars annuels aux États-Unis. C’est le coût pour la société américaine de son incapacité a amener le soin jusqu’à celles et ceux qui en ont besoin. Un coût lié aux retards de soin, au manque de prévention, à un accès limité aux spécialités, etc.

Des modèles organisationnels innovants et ambitieux sont nécessaires pour changer le système - plutôt que repousser l’urgence. Ils sont plus complexes et demandent de miser sur le fonctionnement - plutôt que d’investir une fois pour toute dans un matériel dont on espère qu’il trouvera son public. Mais ils s’adressent à toutes les populations, tout en gardant les acteurs essentiels (les médecins généralistes notamment) dans la boucle. Un pont entre l’offre et la demande de soin, entre un présent alarmant - et un futur désirable.

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