Illustration

La révolution du « primary healthcare » a besoin de bras

Dan Grünstein
Directeur général de TokTokDoc

13.10.2021


Qu’ont en commun les résidents d’un EHPAD dans la Creuse et les communautés aborigènes de la région de Kimberley en Australie ?
- La médecine de spécialité y est rare, et l’expression « désert médical » y prend tout son sens, quand il faut faire plusieurs centaines de kilomètres jusqu’à Perth ou Darwin.- Les trajets sont source de stress, et les coûts de transport extrêmement élevés.- Les aborigènes souffrent de 2,3 fois plus de maladies que le reste de la population australienne.
Autant de points de douleurs qui ont amené une expérimentation de télémédecine d’un nouveau genre dans cette zone reculée du nord-ouest de l’Australie. Une expérimentation qui porte ses fruits et qui est pleine d’enseignement pour le futur de notre organisation des soins au service de celles et ceux qui en sont éloignés.

Articuler le présentiel, le distanciel et la technologie


Dans les mots de Lorraine Anderson, directrice du Kimberley Aboriginal Medical Services (KAMS) : « chaque patient peut désormais être examiné à distance [...] grâce à un investissement significatif dans des dispositifs médicaux de télémédecine ». Mais le cœur du dispositif est la coordination : les examens se font avec l’accompagnement physique d’un professionnel de santé de première ligne (infirmière, soignant issus de la communauté), en lien à distance avec des médecins généralistes ou spécialistes qui leur donnent les indications nécessaires.
« Ces professionnels peuvent savoir exactement ce que l'infirmière est en train de regarder. Ils partagent des photos, des vidéos, et toutes les informations nécessaires. » Une révolution dans la façon dont les professionnels de santé peuvent examiner, dépister, ou suivre des patients qui - et c’est important - restent dans leur environnement familier tout en recevant l’attention dont ils ont besoin.
Cette méthode ne vous est pas étrangère ? C’est celle que développe TokTokDoc depuis plusieurs années, notamment dans le cadre d’une expérimentation « article 51 ». Nos infirmières mobiles experts en télémédecine apportent aux établissements ou aux collectivités qui le souhaitent le renfort humain, technologique et organisationnel dont ils ont besoin. Et suivent des populations confrontées à la fois à la raréfaction du soin, à la croissance des besoins, et à des pathologies de plus en plus complexes.

Sortir des mythes


53% des Français considèrent que la santé devrait être un enjeu « tout à fait prioritaire » dans la campagne présidentielle de 2022. Et pourtant c’est un sentiment de difficulté d’accès aux soins qui prédomine :
- 37% des Français déclarent avoir l’impression de vivre dans un désert médical contre... 6% qui y vivraient effectivement selon la DREES.- Le parcours de soins est devenu complexe et labyrinthique, notamment en ce qui concerne les pathologies chroniques dont souffrent souvent les personnes très âgées privées d’autonomie : sur 6 Affections de Longue Durée (ALD) étudiées, 12 à 30 professionnels de santé différents et 1 à 4 types d’intervenants sociaux sont actuellement nécessaires.
Face à des problématiques aussi lourdes, deux mythes courants doivent être déconstruits.
- Surestimer le rôle du patient (« le patient peut se soigner / s’orienter tout seul ») : l’illectronisme touche 17% de la population selon l’INSEE, et 47% considèrent qu’ils ne sont pas suffisamment à l’aise avec ces outils pour pouvoir les utiliser pleinement dans le domaine de la santé. Là encore l’écart mesuré / ressenti est frappant.- Sous-estimer le rôle du médecin (« la technologie peut soigner sans soignant ») : des voix de soignants s’élèvent pour pointer les limites d’une « sous-médecine » faite de bornes et de cabines de téléconsultation, ou d’objets de santé connectée autonomes, qui imposeraient d’effectuer certains gestes médicaux sans recours à un professionnel de santé.

Miser sur le capital humain


Chez TokTokDoc on ne croit ni en l’un ni en l’autre. Le patient a besoin d’aide - certains gestes ne s’apprennent pas. La technologie est à sa place : celle d’un outil. Le médecin est essentiel - pour peu qu’on optimise son temps et son expertise. Le lien ? Le personnel soignant de proximité connecté, capable de se déplacer au chevet du patient tout en sollicitant et coordonnant l’ensemble des professionnels impliqués dans le parcours de soin.
Le capital humain est prioritaire pour une meilleure organisation et une meilleure expérience pour les patients et les professionnels. Dans ce capital, les infirmières ont un rôle crucial à jouer. Il faut accélérer la délégation de tâche et la coordination, les former au numérique et à la donnée, pour faire d’elles le fer de lance de la prévention et du soin.
Seule une armée d’infirmières mobiles, rompues au numérique / données / objets connectés, (re)valorisées professionnellement et financièrement, est capable d’assurer le primary healthcare au sens de l’OCDE : « le premier [chronologiquement] et le principal point de contact avec le système de santé. Il prend en compte la personne dans son ensemble et est focalisé sur le patient, plutôt que sur la maladie ou la spécialité. Il reconnaît les dimensions physiologiques, mais aussi psychologiques et sociales de la santé et du bien-être. Il aide les patients à naviguer dans le système de santé, est une interface pour le curatif aussi bien que le préventif, et assure la coordination entre les différents intervenants du parcours de soin. »

Une méthode qui porte ses fruits


Ce primary healthcare est le point d’impact. Le point de contact entre la personne et le système. Qu’il s’agisse d’un patient actuel (curatif) ou potentiel (préventif). Le point où les effets de levier sont énormes. Une bonne prise en charge peut drastiquement réduire les pertes de chance patient (et donc améliorer leurs perspectives) mais aussi les surdépenses dues à une prise en charge inadaptée.
Toujours en Australie, mais dans le Queensland cette fois, une étude menée sur près de 500 000 patients a montré que diminuer le nombre de patients suivis par une infirmière d’un point permet de réduire la mortalité à 30 jours de 7%. Cela a aussi un impact sur le taux de réadmission et la durée des séjours. Autre effet non négligeable, une telle stratégie est rentable sur le moyen terme. Le recrutement de 167 équivalents temps plein éliminerait 30 000 journées d’hospitalisation, soit près de 68 millions de dollars d’économies - le double du coût de leur embauche.
En faisant du médecin généraliste le point d’entrée, notre système est traditionnellement basé sur le « gatekeeping ». Or ni concierges, ni cerbères, il est temps de redonner à ces médecins le rôle qui est le leur : celui d’experts et d’expertes. En confiant au personnel soignant de terrain les responsabilités, la formation et les outils pour amener la prévention et le suivi là où ils sont requis, au travers de formats innovants.
Dans le Kimberley, comme dans la Creuse.

Envie de nous rejoindre ?

Par ici !