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La télémédecine est une course de fond

Dan Grünstein
Directeur général de TokTokDoc

24.11.2021


Les frais de personnel représentent 70% des dépenses des EHPAD. C’est pourtant aux opérations immobilières que sont consacrés les 2/3 de l’enveloppe déléguée en 2021 dans le cadre du Ségur de la santé.
Bien sûr, il s’agit d’un plan d’investissement global sur 10 ans. Et bien sûr, l’immobilier est un travail de long terme, qu’il vaut mieux commencer tôt. Mais ces deux chiffres sont aussi symptomatiques de la puissance des investissements publics pour amorcer - et de leur faiblesse quand il s’agit de faire fonctionner.

Investir... sur l'humain


4 millions de seniors en perte d’autonomie sont attendus en 2050. Parmi celles et ceux vivant en établissements, 59 % sont très dépendant(e)s (classé(e)s avec un groupe iso-ressources (GIR) 1 ou 2). L’accès à la médecine, notamment de spécialité, y est très complexe.
La réponse télémédicale, avec tout ce qu’elle porte de promesses, ne convient pas sous sa forme « autonome » à un public et des équipes soignantes qui ont grand besoin d’accompagnement. Pensez que les infirmières et infirmiers ne représentent que 11% du personnel intervenant au sein des EHPAD, loin derrière les aides-soignantes, les aides médico-psychologiques, les assistants de soins en gérontologie ou les agents de service hospitalier.
Nous avons désormais un peu de recul sur la formidable accélération de la télémédecine en 2020. Sur son impact indéniable sur l’accès aux soins - mais aussi sur ses limites, notamment au sein des structures dédiées aux populations fragiles. Préférence pour un accompagnement humain, accentuation du sentiment d’isolement, travail supplémentaire demandé aux équipes en place...

Déployer les innovations


La télésanté est une authentique innovation de rupture. Elle crée une relation entièrement nouvelle entre les professionnels de santé et les patients. Bouleverse la coordination et la collaboration au sein des réseaux et des équipes soignantes. Mais il est aussi nécessaire de penser la vie après l’innovation : en ne se contentant pas d’investir sur l’introduction de la technologie et du télésoin, mais d’accompagner, suivre, observer l’usage et l’adaptation des structures.
L’OCDE retient quatre différents types de champ d’innovation. Et il semble qu’en santé, l’innovation de service n’a pas encore été suivie d’une nécessaire adaptation organisationnelle : « une nouvelle méthode dans les organisations venant modifier les pratiques, l’organisation du lieu de travail ou les relations externes avec les partenaires ou les usagers ». Les budgets, sur le terrain, pour pérenniser le déploiement (et les salaires) d’hommes et de femmes n’existe quasiment pas. Faute notamment d’outils de financement adaptés.

Le cadre de financement des établissements, source d’un déséquilibre permanent


Dans le secteur médico-social, les financements sont multiples (État, assurance maladie, conseils départementaux, usagers) et obéissent à des mécaniques complexes. Les budgets octroyés chaque année aux Agences régionales de santé (ARS) par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) le sont sur la base d’un objectif global de dépenses, et répartis sur un certain nombre de critères comme le nombre de places à créer, les besoins des personnes, des objectifs nationaux...
À ce mille-feuilles multipartite s’ajoute un fonctionnement ponctuel par appels à projets consommateur de temps et d’énergie. Ceux-ci sont obligatoires depuis 2010 pour toute création, transformation ou extension d’établissement ou de service social ou médico-social. Ils sont lancés par les financeurs et publiés par l’ARS du territoire concerné.
Enfin, de fortes inégalités de moyens persistent au niveau territorial. L’un des paramètres financier de la « tarification dépendance » est ainsi déterminé non pas nationalement mais par décision du président du conseil départemental. Or la valeur de ce « point GIR » varie quasiment du simple au double entre les Alpes-Maritimes et la Corse du sud.

Des outils et des hommes


Ségur de la santé, plan France Relance, Programme d’investissements d’avenir... Le gouvernement a pris l'engagement de transformer en profondeur notre système de santé. Ce sont près de 19Md€ sur 10 ans qui ont été promis. Dont 1,4Md€ pour le développement du numérique en santé et 0,6 pour le numérique à destination du grand âge et du handicap.
Le risque est que ces investissements soient principalement fléchés vers l’amorçage, le prototypage - sans lien systématique avec le financement de leur fonctionnement dans la durée, qui en garantirait l’usage. Dans un contexte d’aggravation des déficits sociaux et de la dette publique, l’efficience est un critère de plus en plus recherché. Or en 2019, un rapport de l’Agence française de la santé numérique sur les plateformes régionales de télémédecine affichait un coût de revient de 8 à 6700€ par acte, de 500 à 6000€ par utilisateur (à pondérer selon l’ancienneté de la plate-forme), faute d’usage suffisant.
Pour sécuriser les établissements et donner de la visibilité aux acteurs innovants, c’est toute une vision du financement qui doit pivoter de l’outil vers l’humain : plus de stabilité, de simplicité, de cohérence, des engagements à moyen ou long terme, et une prise en compte globale de l’organisation et de la chaîne de soin. De quoi être en mesure de cultiver l’innovation, plutôt que d’être arrosés de technologie.

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