Croissance du taux de prévalence de la perte d'autonomie entre 2015 et 2050

La crise qui vient

Tout juste nommée ministre, Catherine Vautrin assure « connaître la volonté de nos seniors de rester chez eux ». Aux États-Unis, la plupart des personnes âgées ne disposent pas d’économies suffisantes pour rester à leur domicile. Ce n’est pas en France que ça arriverait... si ?

« Dying broke »

« Mourir fauché », c’est le titre d’une série d’articles coécrits pour le New York Times et KFF Health News. Avec beaucoup d’humanité mais aussi des chiffres documentés, les journalistes y décrivent l’impossible équation à laquelle sont confrontés les américains qui tentent de vieillir à leur domicile. Nous atteignons les années du « papy-boom ». L’arrivée dans le grand âge de la génération des baby boomers, dans un contexte où les pathologies chroniques se multiplient, et où l’accès au soin se complique.

Qu’on me pardonne de faire un détour par la réalité américaine, mais elle est intéressante à double titre. D’une part parce que le fonctionnement du système de santé y représente tous les dangers qui nous guettent si nous ne faisons rien (santé à plusieurs vitesses, inégalités, financiarisation, coûts exorbitants, espérance de vie en baisse…). D’autre part parce que les études et les chiffres y sont parfois plus nombreux.

Those who needed long-term care were more likely to die broke

En voici donc quelques-uns : entre 2000 et 2021, 18% des 65+ américains qui avaient besoin d’un suivi médical et/ou d’aide à domicile étaient ruinés au moment de leur décès. Selon une étude de l’université de Harvard, seules 14% des personnes de 75 ans et plus vivant seules peuvent financer l’équivalent d’un soin de santé quotidien. Un tiers des seniors faisant partie de la « classe moyenne » en 2033 devra vendre sa résidence principale pour couvrir ses besoins de santé. Un deuxième tiers n’y arrivera de toute façon pas. L’université de Chicago les appelle le « Forgotten Middle », « les oubliés du milieu ».

Demain, tous vieux

En France, nous n’en sommes pas tout à fait là. Mais il faut regarder la situation avec lucidité. La même lucidité qui nous a manqués collectivement pour éviter la raréfaction de l’offre médicale depuis 30 ans… et la crise que nous connaissons actuellement. 4 millions de seniors en perte d’autonomie sont attendus en 2050. Les premiers touchés seront les plus pauvres, aux conditions de vie plus précaires et faute de places d’hébergement accessibles.

Il faudrait ouvrir au moins 300 à 400 000 places en Ehpad. Et repenser les modes de prise en charge au domicile pour permettre une prise en soin adaptée. Alors même que les finances publiques se tendent dangereusement. Pas le choix : il faut dépenser mieux pour soigner mieux. Ou c’est un effondrement qui nous attend. Il faut créer dès aujourd’hui les conditions d’une prise en charge médicale adaptée à des millions de personnes âgées à leur domicile. Faute de quoi ce sont les services d’urgence et l’hôpital qui seront submergés de personnes tombées « hors du soin ».

Nombre de seniors en perte d'autonomie

Le « dernier kilomètre de la santé » repose sur deux piliers.

  • D’abord l’exercice coordonné, la délégation de tâches. Tout ce qui accélère, simplifie, s’appuie sur les forces vives médicales et paramédicales là où elles sont. De quoi gagner partout du temps, au service des patients.
  • Ensuite le bon usage (entendez raisonné et organisé) des outils technologiques. Et notamment ceux qui permettent le suivi ou la consultation à distance. De quoi raccourcir le chemin, de la personne au médecin.

Effet domino

Il ne s’agit pas que d’une histoire de vieux, loin s’en faut. 15 millions de Français sont aidants et parmi eux 55 % exercent une activité professionnelle. La moitié d’entre eux déclare avoir modifié leur organisation de travail. On est aussi aidant de plus en plus jeune : 36 ans contre 39 en 2021. C’est une lame de fond qui se lève. Selon le Service des données et études statistiques (SDES)tandis que la population française totale progresserait de 3 % entre 2018 et 2050, celle des 75+ augmenterait de plus de 80 %, passant de 6 à 11 millions.

L’étau se resserre sur la « génération sandwich », coincée entre le soin de leurs enfants et celui de leurs parents. Comment ne pas y voir une des causes de notre natalité en berne ? Novembre 2023 était le 17e mois consécutif de baisse. La natalité française devrait atteindre son plus bas niveau historique en 2023. Dans les hypothèses basses de l’INSEE, la population française commencerait à décroître dès 2027. Pour construire un futur désirable et durable, il est urgent d’assurer des moyens pérennes de prise en charge des personnes âgées à leur domicile, individuel ou collectif.

Nombre moyen de naissances par
jour selon le mois

Notamment du point de vue médical, élément premier du fameux « bien vieillir ». Nous sommes loin ici des débats sur les téléconsultations « de confort » pratiquées par de jeunes urbains et de 4 minutes en moyenne. Il faudra plutôt parler de téléconsultations assistées au chevet des patients. De coordination complexe entre professionnels de santé (notamment médecin distants et infirmières, entre spécialistes, etc.). De logistique, de prise en charge… Une filière et un cadre d’exception sont à créer. Des modèles sont déjà expérimentés sur le terrain, et nous sommes fiers d’en porter quelques-uns : il faut s’en inspirer.

Dans sa même allocution, Madame Vautrin assure vouloir « réarmer le système de soin », « soutenir » les aidants, et porter une attention particulière à la « place de la famille ».Le sort des plus âgés d’entre nous est la somme de tous ces enjeux.

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